Jean-Pierre Poulain : « Chaque repas est le résultat d’une orchestration sociale »
L’alimentation est souvent abordée sous l’angle de la santé publique. Comment la sociologie de l’alimentation permet-elle d’élargir cette approche ?
Jean-Pierre Poulain : Loin d'être une simple affaire de nutriments, l'alimentation est un fait social total, inscrit dans des pratiques, des rythmes de vie, des héritages culturels, des arbitrages économiques. L'alimentation n'est pas qu'une question de raisonnement : elle s'inscrit dans des habitudes routinisées, des contraintes, des relations sociales. Manger, c'est décider, certes, mais à partir d'un cadre culturel. On mange rarement seul : on mange avec les autres, avec des règles, dans un contexte. En résumé, chaque repas est le résultat d'une orchestration sociale : quelqu'un doit faire les courses, préparer le repas, penser aux goûts de chacun, et trouver un moment où tout le monde est disponible. Pendant longtemps, on a cru qu'il suffisait de donner les bonnes informations à chacun pour qu'il mange sainement. Mais cette approche ne fonctionne pas toujours. Aujourd'hui, la santé publique commence à prendre en compte ces réalités du quotidien, même si c'est encore compliqué à mettre en pratique.
Les inégalités sociales influencent fortement les pratiques alimentaires. Comment cela se manifeste-t-il ?
JPP : L'alimentation est devenue une variable d'ajustement pour de nombreuses familles. Selon l'INSEE, le pouvoir d'achat continue à augmenter, mais le « reste à vivre » diminue : loyers, abonnements, charges fixes laissent moins de marge pour manger et se faire plaisir. La crise du Covid a amplifié ces écarts : les plus aisés, privés de sorties, de loisirs, de voyages, ont épargné ; les plus modestes, privés de cantine ou de restaurant d'entreprise, ont dû cuisiner et dépenser plus. Résultat : une pression accrue sur les budgets alimentaires a émergé.
Dans ce contexte, les injonctions au « bien manger » sont-elles contre-productives ?
JPP : Oui, si elles ignorent la réalité de ces contraintes. On fait la promotion du bio, du local, du végétal... mais quand on est en bas de l'échelle sociale, l'arbitrage se fait d'abord sur le prix. D'autant que les messages sont souvent conçus par des acteurs appartenant à la classe moyenne, sensible aux enjeux nutritionnels. Pour être entendus et un « peu » efficaces, les recommandations doivent mieux tenir compte des contextes de vie des personnes à qui on s'adresse, au risque de renforcer le sentiment d'incapacité à se conformer à ces injonctions, et parfois de stigmatisation.
Les politiques publiques visent à encadrer la consommation. Que penser des leviers classiques comme l'étiquetage, la taxation ou les subventions ?
JPP : L'étiquetage est indispensable, mais pas suffisant. Beaucoup d'achats sont routiniers et, pour certains, guidés d'abord par le prix. De plus, tous les consommateurs ne lisent pas les étiquettes. Les jeunes y prêtent plus attention, mais cela reste très inégal. Je dirais que l'information est indispensable mais malheureusement non suffisante. Quant à la taxation, son impact reste limité sauf à frapper fort, au risque d'être injuste socialement. Pour les subventions, je pense que la politique agricole actuelle a tendance à déformer les prix.
Des idées alternatives émergent-elles ?
JPP : Les chartes d'engagement volontaires des professionnels, comme celles développés dans le cadre du PNNS, qui visent à agir sur l'offre alimentaire (moins de sel, moins de sucre) ou sur la pression des images corporelles, comme celle développée par le ministère de la Santé, sont à reconsidérer pour lever certains obstacles à leur mise en œuvre. Une autre piste intéressante pourrait être celle de « bons » alimentaires pour acheter des légumes, ou encore la prise en charge partielle par les mutuelles de certains produits « sains » pour des publics particuliers. Dans tous les cas, il convient d'étudier l'impact de telles mesures, pour s'assurer de la cohérence entre les objectifs sanitaires et les effets de ces dispositifs.
Comment évolue notre rapport à l'alimentation aujourd'hui ?
JPP : Les pratiques alimentaires sont le reflet des systèmes de valeurs et des préoccupations d'une société et d'une époque. L'individualisme, la flexibilité, les préoccupations environnementales, les contraintes temporelles et économiques modifient nos manières de manger. L'éducation alimentaire s'est diversifiée : aux transmissions familiales s'ajoutent les émissions culinaires, les réseaux sociaux, le coaching sportif... Mais cette richesse informationnelle engendre la cohabitation de discours contradictoires et accentue à la fois les inquiétudes et le besoin de repères.
Quel rôle les mutuelles peuvent-elles jouer dans ce contexte ?
JPP : Un rôle important, à condition d'aller au-delà de la simple information. Il faut sortir du discours uniforme et penser en termes de cibles en adaptant les messages au mode de vie de la population. Les ateliers cuisine, par exemple, peuvent être très utiles, à condition de les évaluer pour en améliorer l'impact. Certaines mutuelles prennent en charge des consultations de diététique ou des ateliers cuisine, c'est une bonne chose. Elles pourraient aussi s'engager sur d'autres enjeux essentiels comme la dénutrition chez les personnes âgées. Enfin, pourquoi ne pas soutenir des recherches interdisciplinaires sur les conduites alimentaires.
EN BREF
Sociologue français et ancien élève de l’école hôtelière de Toulouse, Jean-Pierre Poulain est professeur à l’Université de Toulouse et titulaire de la chaire « Food Studies » à l’université de Kuala Lumpur (Malaisie). Spécialiste des cultures alimentaires, il explore les liens entre alimentation, santé, société et patrimoine.
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